Interview de Jacques Attali : pour une modernité de l’altruisme

4 février 2014 13 h 17 min4 commentaires

A la tête du groupe de réflexion sur l’économie positive, Jacques Attali défriche dans un entretien accordé à Alice Audouin les contours de cette notion émergente. A rebours de la tyrannie de l’instant, le concept aux ressorts altruistes propose de mettre le cap sur une économie au service des générations futures via des mesures concrètes. Pas un simple remède à la crise mais un projet de transformation de la société sur le long terme.


Vous vous engagez pour une économie positive. De quoi s’agit-il exactement ?

Jacques Attali

© Alain Robert / SIPA

L’économie positive, c’est l’ensemble des activités dont le critère de décision est l’intérêt des générations suivantes. Elle réconcilie la démocratie, le marché et le long terme, c’est-à-dire le partage entre générations, l’accès et l’empathie entre acteurs.  L’entrepreneuriat social, le microcrédit, l’économie inclusive, les entreprises intégrant le long terme comme Patagonia, sont les précurseurs de cette économie positive.

Quelle est la place de l’économie collaborative dans l’économie positive ?

Une économie collaborative c’est une économie altruiste, au sens d’une collaboration au sein d’une même génération. L’économie positive suppose une économie collaborative avec les générations suivantes. C’est donc une partie, mais non le tout.

L’économie positive vise-t-elle le changement de l’économie ou plus généralement de la société ?

De la société, bien sûr. Nous pourrions parler de société positive, ce serait sans doute plus juste.

Pourquoi parler d’économie positive et non de développement durable dont la définition est pourtant si proche ?

Le mot durable ne me convient pas car il ne suffit pas. Pourquoi voudrait-on faire durer quelque chose qui est insupportable ? Il s’agit d’améliorer plus que de durer. Le développement durable, tel qu’on l’entend aujourd’hui, est avant tout un développement écologiquement durable, c’est trop restreint.

Quel est votre plan d’attaque pour mettre en œuvre ce projet de société ?

L’économie positive repose sur plusieurs éléments. D’une part, un groupe de travail international que je préside, qui regroupe des scientifiques, des politiques, des économistes, des militants et des chefs d’entreprises. Il a remis un rapport au Président de la République avec 45 propositions concrètes, et c’est aujourd’hui un livre. D’autre part, un événement international, le LH Forum qui s’est déroulé pour la deuxième année en septembre au Havre. Nous voulons et devons aller plus loin. Nous avons la bénédiction du pouvoir politique pour faire avancer. Notre groupe de travail va se réunir plus souvent. Nous allons accélérer nos échanges et nos propositions, ainsi que notre communication.

Dans ce rapport remis au Président de la République, vous prônez une action par l’Etat, la règlementation et la fiscalité. Indispensable pour faire changer l’entreprise ?

Oui, car sans règlementation, les actions du secteur privé ne suffiront pas. Pour que cette contrainte fonctionne, il faut que la règlementation soit internationale. Si elle ne l’est pas, il ne se passera rien. Cela suppose donc une gouvernance mondiale.

Quand cette gouvernance mondiale existera-t-elle ?

Dans 1000 ans. Changer de civilisation prend forcément du temps, non ?

L’économie positive permet-elle efficacement de se prémunir contre un futur fâcheux ?Pour une economie positive

Oui bien sûr, le futur mais aussi le présent. Le fait que l’économie ne soit pas positive explique très largement la crise actuelle. L’économie est trop précaire, prend des décisions sur des critères de court terme, obéit à la tyrannie de l’instant et provoque ainsi la précarité des contrats de travail ou la domination de l’économie financière, au cœur de la crise actuelle. Le basculement vers une économie positive, qui remplacerait la tyrannie de l’instant par la priorité des générations suivantes contribuerait à régler le problème d’aujourd’hui.

Peut-on basculer d’une logique individualiste à un réveil altruiste ?

Oui, c’est en train de se faire, mais avec une courbe de vitesse qui n’est pas du tout gagnée, je pense que l’on peut y arriver, mais cela suppose quand même une révolte, qui est loin d’être probable. En attendant, l’éducation à l’altruisme est le meilleur moyen d’accélérer ce changement. Grâce aux neurosciences, nous connaissons aussi l’efficacité d’autres méthodes, certaines très anciennes, comme pratiques méditatives orientées vers l’altruisme qu’enseigne Matthieu Ricard, membre du groupe de travail. Nous sommes à l’aube de moyens nouveaux et immenses pour mettre en œuvre l’altruisme comme valeur centrale de notre société. Tout nous invite à penser que l’altruisme est la seule voie possible dès lors que toutes les autres nous mènent au chaos, c’est-à-dire à l’extinction des libertés individuelles.

Pour expliquer l’altruisme, vous citez la Bible et son principe d’aimer son prochain comme soi-même. Freud s‘est insurgé contre cette citation et a proposé en échange « aime ton prochain comme il t’aime. »

Dans l’altruisme, le prochain est la génération future, elle ne peut donc pas m’aimer au moment où je l’aime, la proposition de Freud ne peut donc pas fonctionner. L’altruisme, c’est donner avant d’avoir reçu, donner en sachant que l’on ne sera peut être plus là au moment du retour. Je ne crois pas à la psychanalyse, car elle n’est pas applicable à grande échelle, c’est une pratique individuelle. Nous devons résoudre un problème collectif, l’éducation est pour moi la bonne échelle pour aller vers une société altruiste.

Propos recueillis par Alice Audouin, consultante, auteure et conférencière, spécialiste de  la communication durable – www.aliceaudouin.com

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4 commentaires

  • Bonjour,

    J’ai toujours cru que l’Europe devait avoir un gouvernement unifié, mais avec le temps, je commence a craindre que cela n’engendre encore plus d’inégalités. Surtout quand je vois comment sont gouvernés les peuples actuellement. Je crois que les esprits ne sont pas encore prêt a cela et encore moins les politiques/gouvernants.
    Quand on aura réglé les histoires de frontières, de territoires, de confiance, …, oui, peut etre.

    Alors parler de gouvernance mondiale…
    On peut faire avancer les choses sans gouvernance mondiale mais avec des règles internationales, d’abord. Il faudrait des politiques courageux et volontaires pour lancer des projets qui prônent le bien commun et non celui de certains.

    Ce monsieur a des idées, des discours qui ne me plaisent pas du tout. Parler d’altruisme nécessite de savoir de quoi il retourne et donc de commencer par aider ceux dans le besoin ACTUELLEMENT, avant de pouvoir penser aux prochaines génération. Et ce monsieur n’a rien d’un altruiste. Loin de là.

    Par contre, il y a du bon dans ce discours orienté. Il faut retrouver une pensée de responsabilité d’aujourd’hui pour l’avenir

    Freud a raison dans le sens où on ne peut pas avancer si l’autre n’est pas d’accord avec toi. Il faut donc déjà régler les problèmes actuelles dans le monde pour pouvoir parler d’altruisme national et mondial.

  • Bonjour

    Suite à la lecture de l’article, puis celle du premier commentateur, il me vient une réflexion : nous sommes -et notamment je crois pour ceux et celles qui relèvent d’un esprit à l’occidentale- amateurs d’idées se présentant comme des autoroutes ; la chose dite devrait hypothétiquement l’être à la perfection car elle sera examinée sous divers angles et ceci bien sûr à l’aune du ressenti de chacun – dont ses a priori, biais, background divers.

    Ce que je veux entendre, pour ce qui me concerne, c’est que des gens ayant du leadership -et Jacques Attali ou Matthieu Ricard n’en manquent pas- impulsent des dynamiques, qu’elles invitent tout-un-chacun à conscientiser des arguments allant vers le bien commun, enfin que de là les gens se bougent sans attendre la quadrature du cercle.

    Pauvre Continent des Lumières, tu as engendré des spécialistes prêts à ergoter à l’infini alors que le Monde, multiple, époustouflant de vie, ce monde pulse !..

    Serge Meunier / Chambéry

  • Bonjour,

    Au delà des mots, « Performance globale », « économie positive »,…nous parlons bien de RSO!
    Le Développement Durable transposé aux organisations a pris le nom de Responsabilité Sociétale des Organisations(RSO) . La norme internationale ISO 26000 lui a donné un cadre de référence, structurant.
    De nombreuses organisations (entreprises, associations, collectivités locales,…) s’engagent volontairement dans cette démarche qui constitue un nouveau modèle de développement. De nombreux « citoyens du monde » participent à cette mutation ou la soutiennent.
    Pour une pensée positive!

  • Je suis très intéressée par votre article et souhaite recevoir régulièrement vos diffusions positives.

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